Une liste des émotions, c’est une feuille avec des mots dessus. Dit comme ça, l’intérêt n’est pas évident. J’ai pourtant une feuille de ce genre dans le tiroir de la cuisine depuis trois ans, et elle a modifié quelque chose de précis dans ma façon de raconter mes journées — à moi-même d’abord.
Comment je suis arrivée à une liste des émotions
Par manque de mots. Pendant une période de surcharge, je répondais « fatiguée » à tout : fatiguée quand j’étais déçue, fatiguée quand j’avais peur du lendemain, fatiguée quand j’étais simplement en colère contre une situation que je ne voulais pas nommer. Le mot servait de couvercle.
Une amie m’avait recopié une trentaine de termes sur un bout de papier. J’ai commencé par les trouver interchangeables. Il m’a fallu quelques semaines pour sentir la différence entre « découragée » et « démoralisée », et cette différence s’est révélée utile.
Pourquoi la précision change la prise
Mon hypothèse — et c’est une hypothèse — tient à ceci : un mot vague ne suggère aucune suite. « Mal » ne mène nulle part. « Débordée » mène à une question sur ce qu’il y a à faire. « Déçue » mène à une question sur ce que j’attendais. « Inquiète » mène à une question sur ce que je crains précisément. Le mot juste ouvre une porte ; le mot approximatif laisse le mur.
J’ai retrouvé une idée voisine dans mes lectures sur la santé mentale, notamment dans les pages que Santé publique France consacre à ce sujet, qui insistent sur l’importance de pouvoir parler de ce qu’on traverse et de le repérer tôt. Je ne force pas le rapprochement : ces publications parlent de santé publique, moi d’un bout de papier dans un tiroir.
La liste que j’utilise, et sa longueur
Au départ j’ai voulu la liste la plus complète possible. J’en ai trouvé à deux cents entrées. C’était inutilisable : chercher dans deux cents mots relève de l’exercice de vocabulaire, pas de la description de soi. Je suis redescendue à une quarantaine, regroupés en quatre familles larges.
- Autour de la peur : inquiète, appréhensive, méfiante, sur mes gardes, paniquée, intimidée.
- Autour de la tristesse : déçue, découragée, nostalgique, seule, démoralisée, vide.
- Autour de la colère : contrariée, agacée, lésée, frustrée, indignée, à bout.
- Autour de la joie et du calme : soulagée, contente, apaisée, curieuse, fière, en confiance.
Quarante mots tiennent sur une demi-feuille et se parcourent en vingt secondes. C’est à peu près la durée au-delà de laquelle je renonce.
Trois usages concrets
- Le mot du soir. Un mot, écrit dans un carnet, sans commentaire. L’absence de commentaire est importante : si je commence à expliquer, j’abandonne au bout de trois jours.
- Le mot avant un échange difficile. Savoir que je suis « lésée » plutôt que « en colère » m’aide à formuler autrement, et l’échange se passe rarement pareil.
- Le mot du dimanche soir. Celui-là revient si souvent — « appréhensive » — que le simple fait de le voir écrit chaque semaine m’a fait regarder autrement mes lundis.
Ce que la liste ne fait pas
Elle ne hiérarchise pas. Je peux écrire « soulagée » un jour où la journée a été franchement dure, et cette contradiction n’est pas un bug : les deux cohabitent. Elle ne mesure rien non plus — il n’y a pas d’échelle, pas de score, et c’est très bien.
Et surtout, elle ne remplace rien. Un état qui dure, une tristesse qui occupe les journées, une angoisse qui modifie ce que vous faites ou ne faites plus : ce sont des situations où nommer ne suffit pas, et où un échange avec quelqu’un de compétent est le bon recours. Je n’ai aucune formation dans ce domaine, et ce blog est un espace de réflexion personnelle.
Une erreur que j’ai faite
Pendant quelques mois, j’ai utilisé la liste comme un outil d’auto-évaluation. Je cherchais à ce que les mots « positifs » reviennent plus souvent, et je ressortais déçue de mes relectures. Ça n’était pas le bon usage. La liste décrit ce qui est là, elle ne vise rien. Depuis que j’ai abandonné l’idée d’un score, elle m’est redevenue utile.
Ce que six mois de mots du soir ont montré
J’ai relu une première série de cent quatre-vingts lignes au printemps dernier. Trois choses m’ont sauté aux yeux, et aucune n’était celle que je cherchais.
D’abord, la répétition. Sur cent quatre-vingts entrées, une quinzaine de mots couvrent presque tout. Je croyais avoir une vie intérieure plus variée ; j’ai surtout un petit répertoire que je parcours en boucle. Ce constat est un peu vexant et assez libérateur : il suggère que les journées se ressemblent davantage que la mémoire ne le prétend.
Ensuite, la régularité hebdomadaire. « Appréhensive » les dimanches, « soulagée » les vendredis, « débordée » les jeudis. Je n’avais jamais relié ces impressions à des jours précis, et la régularité du motif m’a surprise. Elle m’a fait regarder l’organisation de ma semaine plutôt que mon humeur, ce qui est une tout autre conversation à avoir avec soi-même.
Enfin, l’écart avec mon souvenir. Je décrivais ce semestre comme difficile. Les mots écrits à chaud disent autre chose : des semaines ordinaires, deux périodes dures, et un mois franchement bon que j’avais entièrement oublié. La mémoire garde les pics et efface le reste. Une ligne par soir corrige un peu ce défaut, pour un coût dérisoire.
Ce que je réponds quand on me dit que c’est du nombrilisme
La remarque est revenue plusieurs fois, parfois de ma part. Tenir un relevé de ses états intérieurs peut ressembler à une complaisance, surtout quand on a grandi dans une famille où on ne parlait pas de ces choses-là. Ce qui m’a réconciliée avec l’exercice, c’est sa brièveté. Un mot par soir n’est pas une introspection : c’est une étiquette, posée en vingt secondes, qui ne demande ni récit ni justification. La différence avec le journal intime tient précisément là — un journal invite à se raconter, une liste de mots invite à s’arrêter. J’ai essayé les deux, et le journal m’a entraînée vers des relectures pénibles où je me jugeais. Le mot seul ne laisse pas assez de prise pour ça. C’est un outil modeste, et sa modestie est ce qui le rend tenable au-delà de trois semaines.
Si vous voulez essayer
Prenez vingt mots, pas deux cents. Écrivez-les à la main — dans mon cas, le geste compte, peut-être parce qu’il ralentit. Posez la feuille dans un endroit de passage. Et ne gardez l’habitude que si elle vous apprend quelque chose au bout de six semaines ; sinon, c’est que ce n’est pas votre outil, et il y en a d’autres.
Quel mot, chez vous, sert de couvercle à tous les autres ?
J’ai raconté ailleurs le disque punaisé dans ma cuisine, et, pour un usage plus tranchant, la question que je me pose avant de choisir quoi faire.