Il y a trois ans, je n’arrivais pas à dire ce que je ressentais autrement que par « ça va » ou « bof ». La roue des émotions est entrée chez moi par une page photocopiée, punaisée dans la cuisine. Elle y est toujours, cornée. Voici l’usage que j’en fais réellement, loin de la version idéale.
Ce qu’est la roue des émotions, en une minute
C’est un disque découpé en secteurs. Au centre, une poignée d’émotions larges : joie, peur, colère, tristesse, surprise, dégoût, selon les versions. En s’éloignant du centre, chaque secteur se subdivise en nuances de plus en plus précises. « Peur » devient « inquiétude », puis « appréhension » ou « terreur ». « Tristesse » devient « déception », puis « découragement » ou « nostalgie ».
L’idée tient en une phrase : partir d’un mot grossier et descendre vers un mot juste. Ce n’est ni un test, ni un diagnostic, ni un outil de mesure. C’est un vocabulaire posé à plat.
Comment je l’utilise au quotidien
Je m’en sers à deux moments, et presque jamais ailleurs.
Le premier, c’est le soir, quand une journée me laisse une sensation désagréable sans forme. Je m’assieds, je regarde le centre du disque, je choisis le secteur le moins faux. Puis je glisse vers l’extérieur jusqu’à ce qu’un mot me fasse hocher la tête. Dans mon cas, le mot juste est presque toujours plus spécifique — et souvent plus petit — que ce que j’imaginais. Ce que je prenais pour de la colère était neuf fois sur dix de la contrariété doublée de fatigue.
Le second, c’est le matin d’une journée que j’appréhende. Nommer l’appréhension avant de la vivre lui enlève une partie de son flou. Ça ne la supprime pas. Ça la rend descriptible, ce qui n’est pas rien quand on se réveille avec une boule dans le ventre.
La version papier, et pourquoi j’y tiens
J’ai essayé trois applications. Aucune n’a tenu plus de deux semaines. Ouvrir le téléphone pour nommer une émotion m’amenait à faire autre chose dans les quinze secondes — relever un message, regarder une notification. La feuille punaisée n’a pas ce défaut.
Si vous voulez tester, voici la manière la plus économe que j’aie trouvée :
- Imprimez-en une, une seule. Il en existe beaucoup de versions ; elles se valent pour cet usage.
- Accrochez-la là où vous passez sans y penser. Cuisine, couloir, dos d’une porte de placard. Pas dans un tiroir.
- Donnez-vous une contrainte de temps. Trente secondes, un mot, on s’arrête. L’exercice devient pesant si on le transforme en introspection longue.
- Notez le mot quelque part. Une ligne par jour suffit. Au bout de deux mois, la relecture est instructive.
C’est ce dernier point qui m’a le plus surprise. En relisant trois mois de mots, j’ai vu revenir « débordée » les jeudis et « soulagée » les vendredis, avec une régularité que je n’avais jamais remarquée en vivant ces semaines.
Ce que j’ai lu à ce sujet
La mise en mots des états internes est un sujet documenté. Le dossier de l’INSERM sur la dépression rappelle à quel point la difficulté à identifier et exprimer ce qu’on ressent peut accompagner certains états durables, et pourquoi le repérage précoce compte. Je cite cette source pour ce qu’elle dit, pas pour suggérer un lien avec mon petit disque de papier : les deux échelles n’ont rien à voir.
Ce que j’ai compris de mes lectures, c’est que nommer ne soigne rien par soi-même. Cela change la prise qu’on a sur une sensation, ce qui est une tout autre affaire.
Les limites que j’y ai trouvées
Trois réserves, après trois ans d’usage.
- La roue oriente le choix. On trouve toujours un mot dans le disque, même quand aucun ne correspond vraiment. Il m’est arrivé de me ranger derrière une étiquette approximative juste parce qu’elle était là.
- Elle suppose une émotion à la fois. Dans mon expérience, les journées compliquées en superposent trois ou quatre. J’ai pris l’habitude d’en noter deux quand c’est le cas, ce qui n’est pas prévu par l’outil.
- Elle peut devenir une habitude vide. Pendant un hiver, je cochais un mot par automatisme, sans m’arrêter dessus. J’ai mis la feuille de côté un mois, puis je l’ai reprise.
Pour qui cela ne suffit pas
Une tristesse qui s’installe, une peur qui restreint les déplacements ou les rencontres, une colère qui déborde sur les proches : ce sont des situations où un disque de papier ne joue aucun rôle utile. Dans ces cas-là, en parler à quelqu’un de compétent est la seule piste que je connaisse. Je n’ai aucune formation dans ce domaine et ce blog n’est pas un accompagnement.
Deux variantes que j’ai essayées
La roue n’est pas la seule façon de s’y prendre, et deux détours m’ont servi à des moments différents.
La première variante, c’est la paire. Au lieu d’un mot, j’en note deux, séparés par « et ». « Soulagée et épuisée », par exemple, après une journée qui s’est bien terminée mais qui a été longue. Cette forme m’a réconciliée avec des journées que je classais comme mauvaises alors qu’elles avaient contenu les deux. Elle prend trois secondes de plus et elle décrit beaucoup mieux.
La seconde, c’est le mot négatif. Certains soirs, je n’arrive pas à dire ce que je ressens, mais je sais très bien ce que je ne ressens pas. Écrire « pas en colère, plutôt quelque chose comme de la déception » est une façon détournée d’arriver au bon secteur. Je m’en sers quand le disque ne m’inspire rien, ce qui arrive une fois sur cinq environ.
Ces deux variantes ont un point commun : elles assouplissent l’outil au lieu de le suivre à la lettre. Un disque imprimé propose des catégories ; mes journées ne les respectent pas, et il m’a fallu un moment pour accepter de trahir le format plutôt que de forcer mon expérience à y entrer.
Ce qu’il m’en reste
La roue des émotions ne m’a pas rendue plus sereine. Elle m’a rendue plus précise, et la précision a eu un effet secondaire inattendu : j’ai cessé de traiter chaque mauvaise journée comme la même mauvaise journée. Un découragement du jeudi et une appréhension du dimanche soir ne se ressemblent pas, et ne demandent pas la même chose.
Et vous, quand vous essayez de nommer ce que vous ressentez un soir compliqué, le premier mot qui vient est-il le bon ?
Dans la même veine, j’ai détaillé la liste de mots que je garde dans un tiroir ; et pour la suite, les disparitions discrètes que j'ai laissé passer.